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Avant l'aube

Mais avant de quitter Capharnaüm - itinérance oblige - où il a multiplié les guérisons, il y a cette petite notation encore et qui a cependant une grande résonnance, poétique, à la fois, et humaine.

Qu'un matin, le Christ, de très bonne heure - il faisait nuit encore sans doute (comme au matin de Pâques) - se leva, sortit et s'en alla dans un lieu désert et là il priait. Dans le silence d'avant l'aube si favorable à la reprise de nous-mêmes. Et avant que la petite troupe des compagnons se remette en marche. Il ne m'est pas possible, à ce propos, de ne pas penser à ces trois types de relation que le Christ entretient avec les hommes.

D'une part, avec chaque être en particulier, rencontré sur son chemin, et avec lequel il converse ou qu'il guérit. Relation importante avec la personne humaine.

Puis celle qui s'établit avec le petit groupe des compagnons auxquels il confie parfois des choses qu'il ne peut transmettre aux foules qui commencent à le suivre. Et auxquelles il parle, pour être accessible, en paraboles. Mais dont il se réserve d'en dévoiler le sens intime aux seuls compagnons.

Cela dit quand il s'adresse à la foule, il faut tout de suite remarquer qu'il ne lui parle jamais à la manière des politiques dans leurs discours. A savoir avec une visée collective, et, à la fois, démagogique. Du tout. Il ne veut ni convaincre, ni séduire, ni moraliser. Qui ne sont que des formes encore de cette puissance qu'il récuse. Non, il se contente de dire. Comme si, au sein même de la foule, il ne s'adressait qu'à chacun des êtres qui la composent. Et à chacun dès lors d'adhérer ou de ne pas adhérer.

Il est, à cet égard, et jusque dans sa parole, l'essence même de la liberté. Que les Eglises, hélas, par la suite, ont pris grand soin d'étouffer. Ainsi, quand il dit par exemple, dans le Sermon sur la Montagne : Heureux les coeurs purs ou les simples en esprit, c'est à chacun de savoir si oui ou non il fait partie de ces "coeurs purs" ou des "simples en esprit". Bref, il ne cherche nul suffrage, comme dans un discours électoral, ni a recruter des membres comme les douteux dirigeants des sectes. Il ne dit que ce qu'il croit salutaire pour l'être humain. Auquel il se contente d'indiquer la voie. Que chacun, encore une fois, est libre de suivre  ou de ne pas suivre. (...)

Mais qui ne conçoit qu'entretenir ainsi, jour à jour, et cela sans discontinuer, ces trois formes de relation, demande une énergie pour le moins peu ordinaire. Or cette énergie, le Christ, où va-t-il la puiser ? Là précisément où l'indique la petite notation  de Marc. Dans le silence d'avant l'aube, en un lieu désert, loin de la foule donc et même de ses compagnons. Pour se régénérer dans l'état de prière. La relation primordiale à la Source. Mère de tous les autres. et qui va lui conférer l'énergie nécessaire pour, le moment venu, prononcer les paroles qu'il faut, chasser les démons, guérir les malades, ouvrir enfin à chacun la voie de sa propre libération intérieure. Et, par la suite, aux heures décisives, affronter la condamnation, le calvaire, la torture, la mort. Par quoi il sait qu'il doit passer.

Georges Haldas - "Le Christ à ciel ouvert" - Editions L'Age d'Homme 2003

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