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On demande des pécheurs 04

Série de textes tiré du livre de Bernard Bro, O.P : "On demande des pécheurs" Cerf, Ed 2007. Première édition 1969

(...)

[21]

Peut-on commencer autrement que par l'angoisse ? L'histoire de Paul Domanski.

 

Passant une  année en Allemagne après la guerre, l'un de mes confrères m'a rapporté l'histoire que voici.

Un ouvrier qui était prisonnier est rapatrié en 1948. Il est horloger de profession, mais il ne peut pas retourner près de sa famille parce que celle-ci habite de l'autre côté de la nouvelle frontière. Il essaie de passer la frontière pour rentrer chez lui, il essaie de passer plusieurs fois, mais sans succès. Et comme l'horlogerie est un excellent métier, Paul Domanski, c'est son nom, pourrait trouver beaucoup de travail car partout les horlogers sont heureux qu'il vienne leur offrir ses services. Un point noir, cependant, il n'a pas d'autorisation de séjour, puisque son lieu de résidence familiale est de l'autre côté de la frontière. " L'avez-vous ? " lui demande chaque horloger, mais Domanski ne l'a pas. Il fait les démarches pour l'obtenir et c'est là que commence son histoire. A l'Office du travail, on lui demande : " Avez-vous une autorisation de séjour ? - Non. - Alors, lui dit-on, adressez-vous au service du Logement." Au service du Logement, on lui demande : " Travaillez-vous ? Apportez-nous un certificat de travail." Pour [22] pouvoir travailler, il faut une autorisation de séjour ; pour avoir l'autorisation de séjour, il faut un certificat de travail.  Alors Domanski fait la navette, c'est partout la même chose : office du Travail, service du Logement, service du Logement, office du Travail. Il court  les routes, passe de ville en ville, sa volonté s'use. Les fonctionnaires restent inflexibles. Travail, autorisation de séjour, autorisation de séjour, travail. 

Un soir de novembre, il est de nouveau à Francfort. Il veut passer la nuit dans la salle d'attente de la gare, mais il se fait expulser car il n'a pas de billet de chemin de fer. Il demande asile, rien à faire. Alors sa patience est à bout. Il demande ce qu'on fait de ceux qui n'ont pas de papiers. On lui répond qu'on les met en prison. Domanski prend alors ses papiers et il les déchire. Stupéfaits, les employés lui font simplement remarquer qu'il a déchiré un papier qui est la propriété de l’État.

Domanski alors se rend, demandant qu'on l'arrête car il n'a pas de papiers d'identité. Les employés discutent et, finalement, on l'emmène jusqu'à un grand bâtiment où un homme  le reçoit amicalement, puis le conduit dans une vaste pièce claire qu'il referme. C'est la clinique pour maladies mentales.

Domanski, en racontant lui-même son histoire, concluait : " Moi, je te le dis, on finira par en crever tout doucement, ils m'ont cru fou, mais je te le demande : qui est le plus fou là-dedans, moi ou les autres ? "

Alors qu'il n'y peut rien, Domanski se trouve projeté dans une situation où il a perdu l'essentiel : son identité. Or, par le péché, nous créons dans l'univers spirituel une situation analogue. Celui qui a commis une faute [23] et se reconnaît responsable, mais ne sait pas quelle issue, quelle solution trouver pour sortir de cet état, n'est-il pas dans une situation analogue à celle de Domanski ?

Qui pourrait prétendre que, dans sa vie, le péché , ou simplement la découverte de sa possibilité de pécher, c'est-à-dire de sa fragilité, ne l'a pas amené à un certain désarroi, ne l'a pas mis dans un état proche de cet homme qui ne sait plus où est son vrai lieu de séjour, sa fonction, son travail. Qui prétendrait que l'échec ne l'a pas obligé à cette question : où sont mes vrais points de repère, où sont mes enracinements, où sont mes vraies raisons d'exister ? Et il se pourrait que l'angoisse soit, non seulement normale, mais le lieu de départ de la recherche de notre identité, et que cette recherche ne finisse jamais tant que  nous n'aurons pas trouvé le seul visage qui puisse nous dire finalement qui nous sommes : c'est-à-dire  le visage  du Fils de Dieu, le visage du Christ.

L’Évangile nous compare à une brebis perdue. Mais pourquoi refusons-nous donc vraiment de nous considérer dans cet état ? Nous en fuyons l'idée, car c'est vrai, il est angoissant d'avoir perdu son chemin, même si ce n'est pour un temps. Et cependant, cet état n'est-il pas le seul point de départ réel d'une vie chrétienne ? La vérité pour tout homme n'est-elle pas de découvrir pas à pas qu'il lui est impossible, tout seul, de savoir qui il est, qu'il n'y a pas d'espérance sérieuse qui ne commence ainsi : par un étonnement, par un désarroi  en face de sa propre identité. Or, nous sommes ainsi faits que c'est peut-être le péché qui nous contraint le plus à cette question. C'est pourquoi une méditation sur le péché  doit commencer par cette question : le péché  [24] n'est-il pas l'occasion qui nous oblige à nous demander qui nous sommes vraiment ? Nous ajouterions volontiers que ce n'est pas l'angoisse qui est le vrai ou le faux point de départ du pardon ; mais le rapport, possible ou non, réel ou non, avec Dieu. Nous y insistons plus loin. Mais nous affirmons non moins vivement ici qu'il n'y a pas de vie humaine possible (et donc pas de vie de foi, pas de vie religieuse possibles) sans l'angoisse venue de la découverte de ses limites et que la découverte de ses limites n'est jamais aussi réelle qu'en face du péché reconnu comme tel. On peut s'en irriter, il reste que, seuls, ceux qui l'admettent concrètement, vraiment, trouvent et le vrai chemin d'eux-mêmes et le vrai chemin d'un Dieu qui soit autre chose que le bouche-trou de nos insuffisances." C'est pourquoi ce livre n'est pas seulement et d'abord  un exposé sur la confession. C'est l'attitude même du pécheur qui est la "matière" de ce sacrement. Et c'est donc cette attitude qui nous préoccupera tout au long de ces pages (...)

Ainsi aborder le mystère du pardon et du péché, c'est aborder la réalité à la fois la plus sublime et la plus banale. Parler du péché et du pardon, c'est parler de la [25] réalité la plus sublime car elle suppose tout : que Dieu existe, qu'il soit une personne qui nous aime et qui veuille nous sauver ; et, de notre part, que nous ayons une confiance fondamentale, a priori, dans la possibilité d'être sauvé ; mais aussi que nous acceptions de livrer un combat pour la lumière, celui que le Christ est venu instaurer sur terre. Mais avoir confiance en Dieu ne servirait à rien  si nous n'avions aussi confiance dans le meilleur de l'homme ; et si nous ne choisissions de croire, contre toutes les apparences peut-être, que l'homme est fait pour progresser, de croire en une véritable espérance, au-delà des vieillissements et des désillusions. Cela implique enfin la chose la plus rare au monde : un consentement à revenir sur soi-même, à revenir sur l'idée que nous nous faisons chacun de nous-même, sur la mesure que nous nous appliquons à nous et aux autres, pour en changer. (...)

Ce mystère est ainsi le plus grand et le plus proche  dans les mystères de la foi, car il entraîne tout. C'est celui du pardon et du péché, c'est le mystère de la vérité et de la conversion, et finalement de la confession et du jugement.

 

A suivre...

                                        Père Bernard Bro, o.p

 

 

 

 

 

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