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Quand Vladimir Ghika rencontre Francis Jammes

Un jour que je me trouvais à Paris dans une boutique, un homme jusque-là inconnu de moi me tendit mon livre de Saint-Joseph et me pria d'y apposer un autographe. Il se tenait dans l'ombre et sa voix revêtait une singulière douceur. Ainsi une violette, dans la solitude, parlerait-elle. Je compris qu'il ne tenait qu'à ma signature et que, volontiers, il eût tu son nom que je lui demandai pourtant. En hésitant, il me répondit : " Je suis le Prince Vladimir Ghika." Il me remercia d'un salut très humble, mais qui accusait, encore plus qu'une origine royale, une source divine : celle auprès de laquelle Jésus fatigué s'est assis en ayant soif.  Puis il s'effaça.

Je sais aujourd'hui que ce passant, marqué d'un signe qui rend sa couronne invisible autant que l'anneau de Gygès, a vécu justement à l'opposé d'un Oriental dont jadis on nous a conté l'histoire. Celui-ci, de berger devint monarque. Mais, au plus fort de son opulence et de sa gloire qui lui pesaient, il allait contempler, dans un lieu secret de son palais, ce manteau grossier, cette houlette, ces sabots, cette flûte qui avaient été sa pauvre mais sûre joie, alors qu'il vaquait aux soins des troupeaux comme David enfant. Et il demeurait inconsolable de ne pouvoir abdiquer sa puissance et l'échanger pour sa pauvreté première.

Il n'en sera pas ainsi de Vladimir Ghika. Prince, il a été fait pasteur, et d'une main plus puissante que celle qui avait élevé le Psalmiste à la dignité suprême. Renversement des choses d'ici-bas ! C'est bien l'un de vos coups, Apprenti de Nazareth, qui avez permis que cet illustre Roumain occupât la dernière place, mais de telle sorte qu'il régnât sur vous qui accourrez à son appel.

Pour nous, simples brebis, nous avons reconnu la voix de ce pipeau pour être celle qui nous rassemble dans le val catholique, voix aussi dépouillée que la lumière d'un astre ou que l'eau qui sourd du rocher.

On dit que les indiens, en jouant d'une trompette démoniaque donnent l'illusion qu'un manguier naît aussitôt à leurs pieds, avec ses feuilles, ses fleurs, ses fruits, sa rosée.

Mais vous, prince dépossédé par le Christ, ce n'est pas une vaine image, mais une présence réelle que suscite votre génie. Nous vous écoutons et notre cœur s'emplit à mesure des blés et des grappes de Canaan.

Francis Jammes - Préface à "Pensées pour la suite des jours" Beauchesne

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