La grande nostalgie de l'homme, c'est le voyage. Et le voyage, en tant que nostalgie, peut se définir : être ailleurs dans l'espoir de devenir autre. La frénésie du voyage révèle un dégoût certain de soi tel qu'on est et l'envie tenace qu'un environnement tout neuf vous aidera à devenir meilleur, à vous sentir mieux dans votre peau, qui sait ? à changer de peau.
A cet égard, la signification initiatique que les drogués donnent au mot "voyage" est bien révélatrice ; malheureux, les parents, les éducateurs, les juges, les hommes politiques, qui ne verraient dans le goût des jeunes pour le "voyage" que le sens d'une perversion. C'est l'aberration d'une nostalgie plus profonde, celle d'un monde où disparaîtraient toutes les oppressions, où les lois de la pesanteur, de toutes les pesanteurs, seraient abolies, où chacun se sentirait libre et capable de tout, dans le quotidien de la vie. Ce n'est pas tellement loin de ce que Jésus promettait, mais il le promettait sur le plan spirituel, celui de l'âme. Au fond, le goût de la drogue révèle une nostalgie plus profonde, celle de la sainteté, et de la sainteté la plus classique, y compris avec les miracles, le goût de la plongée en Dieu infini.