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  • La rumeur de Jésus

    [23] Toute l’affaire de Jésus - et la religion chrétienne de cette fin du XXe siècle en est la suite - a commencé par une rumeur [24] qui voltigeait autour de lui, mélange d'interrogation, de suspicion et de confiance, et qui prit consistance et ampleur surtout quand elle fut relancée par l'annonce de ceux qui croyaient en lui. C'est par cette rumeur que Jésus est entré dans l'histoire, la vraie : celle qu'on raconte avant de l'écrire et qu'on ne cesse de raconter de vive voix longtemps après qu'elle a été écrite. Les grandes affaires qui passionnent l'opinion publique et qui sont retenues par les livres d'histoire sont souvent liées à des procès, surtout à des procès politiques. Le procès par lequel se termina la carrière messianique de Jésus n'eût pas fait grand bruit hors du lieu et du temps où il se déroula - les archives de l'Empire romain n'en ont pas gardé trace - s'il n'avait été très tôt suivi d'une étrange rumeur : " Celui qu'ils ont condamné et mis à mort, Dieu l'a rendu à la vie " (voir Ac 2, 23-24 ; 3, 13-15 ; etc.). Rumeur suscitée par une annonce que les chrétiens appellent "révélation" - mais, en ses tout premiers commencements, qu'est-ce qui distingue l'une de l'autre ? Nouvelle qui peut paraître à beaucoup aujourd'hui incroyable sinon dépourvue de sens, et qui l'était déjà quand elle commençait à se répandre, car elle ne prend sens que pour celui qui accepte de l'intégrer à son propre destin. Colportée d'abord de bouche à oreille, puis débattue en public, rejetée par les uns avec incrédulité, accueillie par d'autres avec espoir, elle ne cessa de s'affermir et de s'amplifier ; avant la fin du siècle où naquit Jésus, elle avait fait le tour du bassin méditerranéen. L'affaire de Jésus devenait une affaire d'Etat, elle changeait le cours de l'histoire, et l'histoire n'a cessé jusqu'à aujourd'hui de se nourrir de la rumeur de Jésus et de l'entretenir. Jusqu'aujourd'hui ? (...) Il est de fait que dans nos pays, à partir desquels l'annonce de Jésus s'est répandue en d'autres pays, le bruit des cloches a cessé depuis longtemps d'éveiller celui de foules en marche. La rumeur de Jésus serait-elle en passe de s’essouffler, [25] de quitter les places publiques et de disparaître dans le murmure pieux de petites communautés en prière, pour se réveiller de temps à autre dans le brouhaha médiatique, sans lendemain, de rassemblements folkloriques ? S'il devait en être ainsi, l'affaire de Jésus serait-elle en voie de réintégrer les archives des temps passés - affaire classée ? Car Jésus ne peut demeurer vivant dans notre histoire qu'à la manière dont il y est entré, poussé en avant par la rumeur de ceux qui le suivent. 

    Celui qui écrit aujourd'hui sur Jésus ne peut ignorer cette interrogation. Il ne peut se résigner ni à retracer savamment son histoire ni à discourir doctement de la foi des siècles chrétiens, comme si cela pouvait suffire à réveiller la vieille rumeur ; il ne peut pas se désintéresser de l'écho que son récit ou son discours est susceptible de rencontrer, alors que tout ce qui a été écrit jadis sur Jésus l'a été afin que tous croient en lui (Jn 20,31). Les motifs qu'on a eus de parler de lui et de croire en lui restent à jamais partie intégrante de son histoire, et l'intérêt qu'on peut avoir de la raconter à nouveau n'est pas isolable du souci qu'elle soit encore croyable.

    Joseph MOINGT - L'homme qui venait de Dieu - Cerf 1993