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La Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres (2)

(suite du post précédent)  : NON, LA MISERE N'EST  PAS  SACREE  !

"Quoi qu'il en soit de cette complexe histoire, la question de la pauvreté évangélique s'est posée dans une certaine confusion romantique, avec des ambiguïtés et des équivoques dont nous ne sommes pas encore sortis aujourd'hui. Il eût fallu procéder à une élaboration théologique solide, allant droit à l'essentiel. Mais cette tâche n'a pas été possible. C'est pourquoi il s'est produit un phénomène inquiétant que j'appellerai la sacralisation de la pauvreté : la sentimentalité qui se déversait déjà dans la piété individualiste a envahi également le domaine social. Pauvres et riches ont été enveloppés [22] dans cette aura religieuse que beaucoup ont confondu avec la lumière de l'Evangile. Les pauvres ne sont-ils pas les privilégiés des béatitudes et du royaume de Dieu ? Les riches ne sont-ils pas au contraire condamnés et maudits ? 

Il est vrai que les riches se résignent assez bien à cette malédiction et à leur malheur spirituel. D'autant mieux que, tout en s'enrichissant par tous les moyens, il est possible de se dédouaner envers le ciel par la pratique des "bonnes oeuvres" en faveur des miséreux. Au fond, ces pauvres, il ne faut pas les tirer hors de la béatitude évangélique dont ils sont nimbés. S'ils n'apprécient guère, ou pas du tout, leur bonheur, c'est sans doute qu'ils ne sont pas suffissamment évangélisés, l'Eglise ayant un peu oublié, malgré l'éloquence de Bossuet et de quelques autres, qu'elle était d'abord  " l'Eglise des pauvres". Evangélisation difficile : surtout depuis que des méchants, des athées, ont fait croire aux miséreux qu'ils n'étaient pas bienheureux mais exploités par les riches, dont beaucoup sont chrétiens et dont l'Eglise ne dédaigne pas toujours les suffrages et l'argent. 

D'ailleurs, les gens de bien, des honnêtes gens, compétents en économie politique, pensent que les structures sociales qui déterminent l'existence des pauvres et des riches, et tout d'abord la structure de la propriété, sont inscrites dans la nature des choses. Elles sont naturelles et, puisque Dieu est l'auteur de la nature, elles sont du même coup providentielles, de droit divin, comme le sont la monarchie et l'autorité. N'est-ce pas d'ailleurs une confirmation de la parole de Jésus : " Vous aurez toujours des pauvres parmi vous" ? Et l'on en revient [23] à cette conviction : il n'est pas possible de supprimer la misère. Cette tentative équivaudrait à arracher le froment avec l'ivraie. Ce serait en même temps attenter à la "nature des choses" par la révolution qui ne peut venir que du diable. Mais il faut absolument soulager cette misère et remédier aux excès du fonctionnement de la machine sociale, et de là résulte un double avantage : obéir à l'Evangile et éloigner la menace de la révolution. Cet accord merveilleux entre l'Evangile et les intérêts bien compris, "entre le capital et le travail", n'est-ce pas le signe même de la vérité ?

Ce qui montre bien que l'on a affaire à une sacralisation de la misère, et non pas précisément à une intelligence de la pauvreté dans la foi, c'est que les structures qui engendrent la misère ne sont l'objet   d'aucune appréciation morale, tandis que les jugements moraux pleuvent sur les miséreux : ils sont paresseux, fainéants, ivrognes, menteurs, etc. C'est tout juste s'ils ne sont pas les véritables exploiteurs ! Et il faudra plusieurs générations pour élaborer lentement une morale sociale qui jugera non plus les "misérables", mais les structures de misère et de paupérisation. Paradoxalement - mais le paradoxe s'explique -, l'athéisme scientifique de Karl Marx, qui inclut une désacralisation relative, sera plus avancé moralement - en ce qui concerne le jugement porté sur l'argent, sur la misère et sur ses causes - que la foi (?) de beaucoup de croyants englués dans l'amalgame politico-religieux de l'idéologie libérale.  

                                                                                              A suivre...

" Le pauvre et le prophète"  de Pierre Ganne - éd. Anne Sigier, 2003 ISBN 2-89129-438-6 

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