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Chemin vers Pâques - Page 3

  • Chemin vers Pâques (11)

    [33]

    Bref, l'homme doute de Dieu, et plus précisément de la générosité, de la gratuité de son amour. Et l'on reconnaît ici que le péché s'oppose directement à la foi ; les Prophètes d'ailleurs le souligneront, et " l'histoire du péché", tout au long de l'Ancien Testamment, en sera la vivante illustration.

    Enfin il faut remarquer que si c'est à l'instigation du démon, évidemment figuré par le serpent dans le récit de la Genèse, que l'homme a péché, il est à présumer que le péché de l'homme et celui du démon sont du même ordre. Le venin de celui-ci a été inoculé à celui-là. Et nous sommes inclinés à croire que c'est un péché d'orgueil, et plus précisément une volonté désordonnée d' être comme Dieu, qui a entraîné l'Ange rebelle à la perdition. Nous avons donc là encore une confirmation de la nature profonde du péché de l'homme. 

    Du désordre introduit par la faute d'Adam dans ses relations avec Dieu découlent toute une série d'autres désordres : dans ses relations inter-humaines désormais faussées par la convoitise et le désir de domination, dans ses relations avec le monde infra-humain maudit à cause  de lui et dont il ne tirera sa subsistance qu'à force de peines et à la sueur de son visage, dans son être même maintenant promis à la mort,... pour ne rien dire de l'hostilité entre le lignage de la femme et le démon. C'est cet ensemble de désordres qui constitue la "condition de [34] péché" : celle d'Adam et celle de toute sa descendance, c'est-à-dire celle de toute l'humanité. Et c'est cet ensemble de désordres qui conditionnera effectivement tous les péchés au long de l'histoire humaine.

    Ainsi, dans la pensée du yahviste, tous les désordres et tout le mal dont souffre l'humanité s'enracinent dans la volonté perverse du premier homme de devenir par lui-même comme un dieu, et, de ce fait, tout péché est, dans son fond, désir désordonné de prendre la place de Dieu et de se faire soi-même son propre dieu (cf note plus bas). Et cela reste vrai même si cette auto-idolâtrie ne se laisse reconnaître comme telle que bien rarement : car non contente de ne s'exprimer habituellement que dans des actes qui n'ont en apparence rien de commun avec elle, le plus souvent elle se cache soigneusement à la conscience même du pécheur.

     

    Note : Le problème du péché originel est immense, mais n'entre pas dans notre sujet. Disons seulement que la pensée du yahviste est évidemment tributaire des conceptions de son milieu. Mais si sa vision des origines de l'humanité ne peut plus être la nôtre, il n'en reste pas moins le témoin inspiré de certaines vérités qui demeurent essentielles pour la foi chrétienne : celles, en particulier, de la solidarité de l'humanité entière dans le péché, de sa condition de déchéance qui n'est pas sa condition "naturelle", et de la nature profonde du péché. (note du P. Claude Richard)

    Claude Richard - Il est notre Pâque - Cerf , 1980  

    Claude Richard a été abbé de l'abbaye cistercienne Notre-Dame de Timadeuc, près de Rohan

  • Chemin vers Pâques (10)

    [31]

    Que nous enseigne donc le récit de la faute d'Adam sur la nature profonde du péché ?  Certes, la faute d'Adam apparaît comme une désobéissance au commandement de Dieu. Cependant, si l'homme a désobéi, c'est que le serpent a réussi à allumer en lui un désir, une convoitise, une ambition jusque là ignorée mais qui a soudain polarisé toutes ses énergies vers un seul objet : devenir comme un dieu.

    "Pas du tout ! Vous ne mourrez pas ! Mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s'ouvriront et vous serez comme des dieux, qui connaissent le bien et le mal " (Gn 3,4-5) [32]

    Etre autonome jusque dans le choix moral, discerner le bien et le mal, ou même en décider par soi-même, ne pas être sujet de la mort.

    Pourquoi une telle résonnance, en l'homme, de la suggestion du Mauvais, sinon parce que l'homme se sentait plus ou moins consciemment, plus ou moins explicitement fait pour devenir Dieu ? Et l'on voit alors que le péché réside dans le choix, pour atteindre ce but, d'une voie qui non seulement ne peut y conduire, mais supprime toute possibilité d'y atteindre en excluant l'unique vrai Dieu en Lequel seul l'homme pouvait s'accomplir. Le fruit défendu apparaît comme un moyen quasi magique qui permettrait à l'homme de se passer de Dieu et de se procurer, indépendamment de Lui et par ses propres forces, les privilèges convoités de la divinité.

    Il y a, dans ce désir de devenir par soi-même comme un dieu (cf. note ci-dessous) dans cette ambition, pourrait-on dire, "d'auto-divinisation" un orgueil, un égocentrisme, une suffisance, un élèvement qui provoquent plus que toute autre chose le dégoût de Dieu, selon le mot de Jésus en Lc 16,15, parce qu'il est finalement une "auto-idolâtrie". Mais il y a aussi, là, comme un geste de l'homme qui écarte Dieu de son chemin. Vouloir devenir dieu en dehors du dessein et du secours de Dieu, c'est vouloir prendre sa place, c'est vouloir, plus ou moins consciemment, Le supplanter ; et c'est se mettre dans une position de rivalité par rapport à Lui. La rivalité par rapport à Dieu est donc sous-jacente au péché de l'homme, elle est pour ainsi dire le climat psychologique favorable à son éclosion. Et c'est ce climat de rivalité que le serpent s'est efforcé de créer dans l'esprit de l'homme, précisément en dépeignant à ses yeux l'image d'un Dieu Lui-même rival de l'homme. Alors que Dieu s'était montré infiniment généreux envers l'homme, en l'établissant dans un jardin de délices, en faisant de lui le maître de sa création et comme son lieutenant en ce monde, en lui donnant, après tous les fruits de cette création une épouse qui serait son aide et sa joie, alors que Dieu Lui-même entretenait avec lui des rapports d'une exquise familiarité, le serpent insinue que la défense de manger du fruit de l'arbre qui est au milieu du jardin est un [33] stratagème mensonger par lequel Dieu ne cherche qu'à sauvergarder ses privilèges. Dieu revêt ainsi dans l'esprit de l'homme l'aspect d' un despote jaloux, mesquin, intéressé. L'homme commence à transposer en Dieu les sentiments dont il se laisse pénétrer, il fait Dieu à son image.

                                                            A suivre...

     

    ------------------------------------------------------------------------------------

    Note : " Si la vocation de l'homme est de devenir Dieu et s'il convient, en parlant de cette vocation, d'employer la majuscule, c'est bien par contre le lieu, ici, en parlant du péché et de l'ambition de devenir dieu par soi-même, d'employer la minuscule : car, par lui-même, l'homme ne saurait faire de lui qu'une idole..."

     

    Claude Richard - Il est notre Pâque - Cerf , 1980  

    Claude Richard a été abbé de l'abbaye cistercienne Notre-Dame de Timadeuc, près de Rohan

  • Chemin vers Pâques (9)

    [29]

    C'est une des fonctions principales, et ingrates entre toutes, des Prophètes, dans l'Ancien Testament, que de mettre le doigt sur le péché de leurs contemporains, depuis Nathan qui reproche sa faute à David jusqu'à Jean-Baptiste qui, précurseur du Christ sur ce point plus que sur tout autre, dénonce l'injustice et l'hypocrisie  des Juifs de sa génération. Ce sont les prophètes qui en dévoilent la profondeur humaine et pour ansi dire théologale : le péché leur apparaît comme le mal de l'homme, le mal qui le vicie au plus intime de lui-même dans sa nature d'être "fait pour Dieu" et lui fait "manquer" son but, c'est-à-dire le mal qui s'oppose directement au salut ; et il se situe toujours pour eux au plan des relations de l'homme avec Dieu, qu'il soit exprimé en termes de souillure ou d'orgueil en face du Dieu trois fois saint (Isaïe), d'injustice [30] (Amos), de prostitution ou d'adultère (Osée), d'infidélité ou d'apostasie (Jérémie, Ezechiel), ou finalement, et plus habituellement, de manque de foi : parce que la foi est, pour eux, l'attitude juste de l'homme devant Dieu, et que le péché en prend exactement le contre-pied (cf. note en italique après ce texte).

    Cette profondeur humaine et théologale du péché, constatent les prophètes, Jérémie surtout, exclut la possibilité pour l'homme de s'en purifier et de s'en guérir, et même celle de ne pas pécher et de se convertir vraiment : l'habitude du mal a recouvert [31] les hommes comme d'une seconde nature, elle les a infectés jusqu'au coeur : " Un Ethiopien peut-il changer de peau ? Une panthère de pelage ? et vous, pouvez-vous bien agir, vous les habitués du mal ?" écrit Jérémie (13, 23), et encore : " comme un puits qui fait sourdre son eau, ainsi (Jerusalem) fait-elle sourdre sa méchanceté " (Jr 6,7), et : " Le péché de Juda est écrit avec un stylet de fer, avec une pointe de diamant, il est gravé sur la tablette de leur coeur " (Jr 17,1). Constatation effrayante, accompagnée de celle, non moins effrayante, de l'universalité du péché (cf. Is 9,16 ; Jr 5, 4-5 ; Ez 3,7 ; Mi 7,1 ; Ps 53, 2-4 et aussi Jr 2,20 ; Is 43,27)  

    Le péché a donc envahi l'humanité, il est entré "dans sa peau", il a infecté son sang, il a pénétré jusqu'à son coeur. Mais d'où cela vient-il ?

    Une telle question n'est pas le fait des Prophètes, mais de la réflexion sapientielle, et c'est un des auteurs de la Genèse, le "yahviste", qui, inspiré par l'Esprit, a donné l'essentiel de la réponse. Le récit de la chute, qu'il place à l'orée de l'Histoire du salut, a une immense portée ; il explique l'invasion du mal en notre monde, d'abord, mais il fait beaucoup plus ; car, du fait de l'intention de son auteur, il nous invite à ne voir dans tous les maux et tous les péchés de l'humanité que les fruits de cette racine amère ; c'est le même venin, inoculé par le serpent au Jardin d'Eden, qui empoisonne la vie de tous les hommes, et les péchés qui seront perpétrés tout au long de l'histoire seront les expressions multiformes d'un même vice, d'un même désordre. Le yahviste nous dévoile ainsi ce qu'est le péché dans son fond, et ce qu'il demeurera toujours essentiellement quelles que soient les formes extérieures dont il s'habillera.

                                                                    A suivre....

    Note du P. C. Richard :

    "Mal de l'homme, le péché est-il aussi le mal de Dieu ? L'Ancien Testament (A.T) affirme à plusieurs reprises que le péché ne saurait atteindre Dieu en Lui-même : car il est le Saint, et transcende infiniment toutes ses créatures (cf Jr 7,19 ; Jb 33, 5-8 et 22,3 ; 1 Sm 15,29). Et le Nouveau Testament (N.T) , apparemment, reprend à son compte cet enseignement, par exemple en 1 Jn 1,5 : " Dieu est Lumière, en Lui il n'y a pas trace de ténèbres." Cette parole n'est-elle pas l'affirmation de l'absence en Dieu de tout genre de mal, y compris celui de la souffrance ? Effectivement la raison semble nous persuader que le Dieu éternel et absolument parfait ne peut être en Lui-même atteint par aucun mal, que son bonheur est nécessairement infini et sans mélange. Pourtant de très nombreux passages de l'A.T parlent de la jalousie de Dieu, de sa colère ou de sa déception en présence du péché de l'homme, ainsi que de son repentir de l'avoir créé ; et tous ces sentiments comportent une part de souffrance. Anthropomorphisme, si l'on veut, mais comment parler de Dieu sans anthropomorphisme ? Et le N.T ne fait que confirmer cette mystérieuse révélation ; que l'on pense par exemple à l'attente angoissée du père de l'enfant prodigue (Lc 15) ou à la "colère de l'Agneau" (Ap) ; saint Paul affirme même explicitement que chacun a la possibilité de "contrister le Saint Esprit" (Eph 4,30). Mais surtout le Christ souffrant sur la Croix est manifestement, au regard de la foi chrétienne, un sommet de la révélation de ce qu'est Dieu en Lui-même. Ce n'est pas seulement au niveau de son humanité que Jésus a souffert : la croix est inscrite au plus intime du Mystère même de Dieu. Malgré le paradoxe, il faut donc affirmer : il n'y a pas, même en Dieu, d'amour sans souffrance. (...) La transcendance de Dieu c'est la transcendance de l'amour, d'un amour sans aucun mélange de retour sur soi ou d'égocentrisme. C'est dire que, si Dieu souffre, c'est uniquement du mal que l'homme se fait à lui-même (...) Une telle souffrance ne peut donc aucunement être apaisée par une oeuvre humaine, aurait-elle été accomplie par Jésus lui-même, qui aurait pour fin d'expier l'offense ou de faire "réparation". Elle ne s'apaisera que dans la mesure où le mal sera supprimé dans l'homme que Dieu aime, comme la souffrance d'une mère angoissée ne s'apaise qu'avec la guérison de son enfant malade. On ne peut donc pas appuyer sur le mystère de la souffrance de Dieu les théories juridiques de la rédemption, sous quelque forme qu'elles se présentent, quand elles avancent que l'offense faite à Dieu par le péché exige en justice une "réparation" ou une "satisfaction" adéquate, laquelle serait la condition du pardon de Dieu et du salut de l'homme. (Cf. Père Varillon, l'humilité de Dieu et La souffrance de Dieu, Le Centurion 1974 et 1975)

     

    Claude Richard - Il est notre Pâque - Cerf , 1980  

    Claude Richard a été abbé de l'abbaye cistercienne Notre-Dame de Timadeuc, près de Rohan.

  • Chemin vers Pâques (8)

    [27] (suite du post précédent)

    L'impossiblité, pour l'homme, de se sauver par lui-même ne tient pas seulement à la sublimité de sa vocation. Elle [28] tient aussi à la misère de sa condition. Car, dans le monde présent, l'homme se trouve dans une condition de péché. Créature, l'homme était incapable de réaliser par lui-même ce pour quoi il avait été fait : devenir Dieu ; il aurait pu, pourtant choisir Dieu, orienter sa vie vers Lui, et recevoir ainsi de Dieu son accomplissement et son salut. Pécheur, il s'est rendu incapable même de ce choix ; incapacité relative, bien sûr, car le péché n'a pas détruit sa liberté : il l'a pourtant asservie, et l'homme est, par lui-même, impuissant à se libérer  de l'esclavage où il s'est enfermé.

    La condition de péché est une condition d'esclavage. Et, de ce côté, le salut sera une libération. Mais Dieu seul pourra opérer cette libération. Pour mieux le voir, pourtant, il faut essayer de saisir ce qu'est cet esclavage, et d'abord ce qu'est, en son fond, le péché lui-même.

    Mais le péché, et la condition qui en résulte, est un mystère : un mystère comme Dieu lui-même ; car c'est à Dieu que le péché s'oppose, c'est de Lui qu'il éloigne l'homme, et ce n'est [29] que par rapport à Lui qu'il éloigne l'homme, et ce n'est que par rapport à Lui que l'on peut en juger ; un mystère comme l'homme, aussi, car c'est à l'image de Dieu que l'homme est créé et c'est lui que le péché défigure, vicie, tue. Et le péché est d'autant plus mystérieux  pour nous que nous sommes pécheurs et enfermés dans un monde où tout est contaminé par le péché, et que c'est le propre du péché d'aveugler l'homme sur Dieu, sur lui-même et très spécialement sur son propre état de pécheur.

    C'est dans l'Histoire, on le sait, que Dieu a révélé le mystère du péché, en même temps que celui du salut : l'Histoire du salut s'inscrit tout entière sur un fond d'histoire du péché qui commence aux origines avec la faute du premier homme et, en passant par la mise à mort du Fils de Dieu, récapitulation et comble de tous les péchés, atteint aux derniers temps, aux temps de l'apostasie et de l'Antichrist, et se perpétue sans fin dans l'enfer. Et l'Ancien Testament, histoire du peuple à la nuque raide sous le régime de la Loi, a très spécialement pour but de faire prendre conscience à l'homme de sa condition de pécheur, même si, comme pour les autres dimensions du Mystère du salut, la révélation du péché ne s'accomplit que dans le Nouveau Testament.

     

                                                       A suivre...

     

    Claude Richard - Il est notre Pâque - Cerf , 1980  

    Claude Richard a été abbé de l'abbaye cistercienne Notre-Dame de Timadeuc, près de Rohan.

  • Chemin vers Pâques (7)

    [25]

    Mais le paradoxe, c'est que l'homme, destiné par nature et par vocation à être déifié dans son être et dans sa vie  et à "jouir" de Dieu même, n'est qu'une faible créature, incapable de se maintenir elle-même dans l'existence, arrachée continuellement au néant par la puissance créatrice de Dieu. C'est là l'autre aspect du mystère de l'homme , tout aussi profondément constitutif de son être que sa vocation à la divinisation.

    Cet aspect d'ailleurs est signifié aussi par le thème de l'image. C'est en effet dans le récit même de la création que  l'homme est défini comme un être fait à l'image de Dieu ; et les Pères soulignent sans cesse, par opposition à la pensée religieuse  dominante dans le monde grec de leur époque, que l'homme, même par ce qu'il y a de plus spirituel en lui, n'est  absolument pas divin par nature : il n'est qu'à l'image de Dieu, ce qui indique seulement une potentialité, une pure capacité.

    Une distance infinie en effet sépare le mode d'être du [26] Créateur et celui de la créature. La créature, ne subsistant qu'en recevant continuellement du Créateur son existence , est par nature inconsistante, évanescente, corruptible, et ceci même selon son âme, au moins selon certains Pères  comme saint Irénée et saint Athanase. Car l'incorruptibilité est le propre de Dieu. Et si une créature participe à l'incorruptibilité divine, ce ne peut être que par un don inouï, mystérieux, et tout à fait gratuit de la part de Dieu.

    Ainsi apparaît la situation paradoxale, l'impasse de l'homme : être par nature "capable" de Dieu, fait pour devenir Dieu et jouir de Dieu, mais, par nature aussi, être tout à fait  incapable d'atteindre le Dieu pour lequel il est fait.

    Car il y a une disproportion radicale, on pourrait dire infinie, entre les forces de la créature et l'oeuvre de divinisation qu'implique le salut.

    L'homme a donc besoin d'être conduit  jusqu'à son achèvement par un Autre que lui ; il a besoin de recevoir d'un Autre ce qui lui manque ; en un mot, il ne peut être sauvé que par un  Autre. L'homme est, par nature, un être qui a besoin d'être sauvé, un "être à sauver". Mais quel Autre peut le sauver, sinon Dieu seul ? Dieu seul peut diviniser. Dieu seul peut donner Dieu à l'homme. Dieu  seul, qui a créé l'homme pour qu'il soit animé par son Esprit pour qu'il soit assimilé à l'image de son Fils, pour qu'il voie sa  Gloire infinie et Lui soit uni dans sa Vie et sa Béatitude mêmes, peut lui donner son Esprit, peut le recréer en son Fils, peut Se faire voir Lui-même à lui. L'Esprit dont jouit le sauvé, [27] sans doute, lui est vraiment donné et en un sens lui appartient vraiment en propre ; il est bien évident pourtant qu'il ne s'agit pas d'une possession semblable à celle d'une "chose" dont l'homme serait le maître ; il s'agit d'une possession d'ordre spirituel, par l'amour (et la connaissance), où l'homme est saisi par Dieu bien plus encore qu'il ne saisit Dieu, où le don que Dieu fait de Lui-même demeure toujours actuel, absolument  libre et gratuit. Et l'on peut en dire autant de tous les dons de la grâce qui concourent au salut et dont l'Esprit est la Source. C'est dire que le salut  est totalement gratuit, qu'il n'est pas l'oeuvre de l'homme mais celle de Dieu.

    Un texte d'Irénée exprime à merveille cette situation de  l'homme, simple créature, par rapport à Dieu  son Créateur, et la nécessité où est l'homme de reconnaître que, dès l'aube de son existence et jusqu'à l'achèvement de son salut, il ne peut être que l'oeuvre de Dieu : " Il te faut d'abord garder ton rang d'homme, écrit l'évêque de Lyon, et ensuite seulement recevoir en partage la gloire de Dieu : car ce n'est pas toi qui fais Dieu, mais Dieu qui te fait (...) Car faire  est le propre de la bonté de Dieu, et être fait est le propre de la nature de l'homme" (Adv. haer. IV,39,2)

                                                             A suivre...

     

    Claude Richard - Il est notre Pâque - Cerf , 1980  

    Claude Richard a été abbé de l'abbaye cistercienne Notre-Dame de Timadeuc, près de Rohan.

  • Chemin vers Pâques (6)

    [23]

    Oui, tel est le salut, et il n'y en a pas d'autre. Car l'homme est ainsi fait que, ou bien il atteint le salut, et c'est l'accomplissement total de lui-même et le bonheur plénier dans la vie éternelle, ou bien il le manque, et c'est le naufrage irrémédiable, c'est la perdition, c'est la "seconde mort", c'est l'enfer. L'homme est fait pour être divinisé, et il reste fait pour cela ; s'il ne l'est pas, il est donc dans une situation de contradiction interne qui le détruit mystérieusement lui-même sans l'annihiler et qui, dans la mesure où il en est conscient, ne peut que le rendre ivre de douleur. L'homme est fait pour jouir de Dieu ; s'il ne le veut pas, dans la mesure où il en est conscient, il en ressent une frustration proportionnée à la Joie et à la Béatitude sans mesure qu'il perd.

    Et le drame est qu'il n'y a pas d'entre-deux. C'est le salut ou c'est la perdition. C'est la vie éternelle ou c'est la mort sans fin. S'il est vrai que l'homme est fait pour le salut, c'est-à-dire pour Dieu, ou bien il atteint le salut, et "gagne" Dieu (selon la manière de parler si expressive de saint Ignace d'Antioche), ou il le manque et perd Dieu.

    Certes, la divinisation, la participation à la vie de Dieu, la jouissance de Dieu, sont des mystères d'ordre "surnaturel". Mais cela ne signifie pas qu'il s'agit de dons divins surajoutés [24] par grâce à une nature humaine qui, sans eux, se suffirait à elle-même : cela signifie seulement que l'homme, par les seules forces de sa nature, ne peut atteindre ces biens, qui devront donc lui être donnés par Dieu. 

    L'homme ne possède pas en son être créé le principe de son propre achèvement  : il ne peut atteindre sa plénitude et sa béatitude qu'en Dieu - et là précisément est son mystère. Il n'y a pas un ordre naturel et un ordre surnaturel qui ont chacun leur consistance en eux-mêmes et se superposent comme deux plans parallèles. L'ordre de la nature est orienté vers l'ordre surnaturel, la nature est constituée précisément pour être parfaite par la grâce, elle est constitutivement ordonnée à la grâce. Il n'y a donc pas d'accomplissement humain, ni de bonheur humain plénier ou même seulement véritable, qui soient purement "naturels", si l'on entend par là un accomplissement ou un bonheur en dehors de Dieu, et si l'on fait abstraction  de cette possession  de Dieut de cette relation à Dieu dans la connaissance et l'amour qui sont d'ordre "surnaturel". Dieu, possédé par la vision béatifique, est la seule Fin de l'homme, il n'y en a pas d'autre, et qui n'atteint pas Dieu se perd lui-même irrémédiablement. [Il ne s'agit pas d'atteindre Dieu à la force de ses poignets, à coup de volontarisme moral. Il faut accueillir le don de Dieu en nous. Tout notre effort consiste à accueillir la grâce. Nous devons labourer notre terre (ascèse) mais si notre terre ne reçoit pas la moindre goutte de pluie (la grâce) cet effort ne sert à rien. Une pluie généreuse sur une terre non préparée ne sert à rien non plus. Dieu a besoin de nos efforts et  nous devons compter sur sa grâce. La "petite voie" de sainte Thérèse de Lisieux peut nous éclairer  beaucoup à ce sujet. Note de l'auteur de ce blog]

     L'homme est  tellement fait pour Dieu, que, non seulement il est inachevé, mais il est incomplet. En sa vie [25] mortelle, on le notait plus haut, l'homme est encore inachevé, il est en marche vers son accomplissement et à la recherche de son bonheur. Mais s'il est vrai que sa vocation ultime, de par la constitution profonde de sa nature, est  de s'achever en Dieu, on peut dire que sans Dieu il est incomplet. Et c'est ce que nombre de Pères ont affirmé en enseignant que l'homme - l'homme "complet", "parfait" - se compose d'un corps, d'une âme et de l'Esprit Saint. " Trois choses, écrit par exemple saint Irénée, constituent l'homme parfait : la chair, l'âme et l'Esprit (...) Ceux qui n'ont pas l'Esprit en eux sont dits "morts" (...) car ils n'ont pas l'Esprit qui vivifie l'homme. (...) L'homme est vivant grâce à la participation de l'Esprit (...) Là où est l'Esprit du Père, là est l'homme vivant (Adv. haer.,V, 9, 1-3). Bref, l'homme qui, bien évidemment, est "fait pour la vie" n'est pourtant qu'un mort sans l'Esprit divin : car l'Esprit est pour l'homme ce que l'âme est pour le corps.

                                                                   A suivre...

     

    Claude Richard - Il est notre Pâque - Cerf , 1980  

    Claude Richard a été abbé de l'abbaye cistercienne Notre-Dame de Timadeuc, près de Rohan.

  • Chemin vers Pâques (5)

    [21]

    Et devenir Dieu, ce n'est pas seulement être transformé dans son être par une participation à la Nature divine, c'est aussi être revivifié, et pour ainsi dire "réanimé" dans sa vie par une participation à la Vie divine. Car l'homme est un être vivant, et la refonte de son être par la grâce de la divinisation ne peut qu'être ordonnée à la divinisation de sa vie et de son agir ; d'ailleurs en Dieu tout est Un, Nature et Vie s'identifient, et la participation à l'une implique la participation à l'autre. Ainsi, dire que l'image prédestine l'homme à devenir Dieu, c'est dire qu'elle le prédestine à vivre de la vie de Dieu, à connaître et à aimer dans la Lumière et l' Amour de Dieu, à jouir de la Joie de Dieu. Et ici, encore, il ne peut s'agir seulement d'une vie analogue à la Vie divine et vécue à part ; seul Dieu vit divinement, et pour que la créature participe à sa Vie, il faut pour ainsi dire que la Vie divine devienne comme intérieure à la vie de l'homme, la compénètre et la suscite par son jaillissement même au plus profond de l'être humain, recréé précisément pour être capable d'une telle "réanimation".

    Or Dieu vit de Dieu. Dieu vit de la vision éternelle de la Lumière, de la Beauté, de la Vérité divines ; Dieu vit de l'amour pur et mystérieusement libre de ce qu'Il est, de cet Amour qu'Il est Lui-même ; Dieu vit de la joie de se posséder Lui-même , Richesse inépuisable de vie bienheureuse.  Et donc vivre de la vie de Dieu, c'est voir Dieu, c'est être en communion avec Lui dans l'amour, c'est Le posséder et jouir de Lui [22] dans une relation dont l'intimité dépasse sans mesure ce que nous pouvons en percevoir.

    Dieu a créé le monde pour que beaucoup - à savoir les êtres faits à son image - se réjouissent de sa Lumière. "Jouir de Dieu" [On ne peut être que gêné d'une telle expression qui comporte, en français, une nuance péjorative de retour sur soi; Il faudrait pouvoir rendre, sans en altérer la pureté, le sens riche et fort de l'expression latine frui Deo, si courante dans la tradition occidentale, spécialement la tradition augustinienne - note du P. Claude Richard] c'est là finalement la raison de la création à l'image. "La vie de l'homme - la vie éternelle et bienheureuse pour laquelle l'homme a été fait et qui est la gloire de Dieu - c'est de voir Dieu ", disait saint Irénée (Adv. haer, IV, 20,7), et saint Macaire d'Egypte précisait : " Au moyen de l'image, la Vérité lance l'homme à sa poursuite." Plus tard, et résumant toute la Tradition patristique, Guillaume de Saint-Thierry le redira : "Si Dieu nous a créés à son image et à sa ressemblance, c'est pour nous permettre de Le contempler et de jouir de Lui, Lui que nul ne saisit par la contemplation qu'à proportion de sa ressemblance avec Lui " (Cf. sur le Cantique des Cantiques. Liminaires, I.)

    (...)

    L'homme, selon le mot cher à la tradition occidentale, est "capable de Dieu" (St Augustin, De Trinitate XIV, 4,6) : par nature, il est tel qu'il peut recevoir Dieu, être transformé en Dieu, être vivifié par Dieu, voir Dieu et jouir de Dieu. On pourrait définir la nature profonde de cet être créé à l'image de Dieu en disant que l'homme, c'est "Dieu en creux".

    Ainsi, l'homme ne s'accomplira vraiment et ne trouvera son vrai bonheur que quand il sera plein de Dieu, quand il lui sera semblable et jouira éternellement de Lui.  Et tel est le salut de l'homme : dire que l'homme [23] s'accomplira et ne trouvera son vrai bonheur qu'en Dieu, c'est dire que son salut n'est que dans la divinisation.

    Pour les Pères, d'ailleurs, l'identification du salut et de la divinisation allait de soi, du fait que dans le contexte de la pensée grecque l'immortalité était considérée comme la caractéristique et le propre de la divinité (voi aussi Sg 2,23), et qu'il n'est évidemment pas de salut pour l'homme en dehors d'une vie immortelle. Cette équivalence est manifeste par exemple dans la formulation du Symbole de Nicée : là, les Pères ont affirmé que le Fils de Dieu s'est fait homme "pour notre salut", eux qui ont toujours professé que Dieu s'est fait homme pour que l'homme soit fait Dieu.

     A suivre...

     

     Claude Richard - Il est notre Pâque - Cerf , 1980  

    Claude Richard a été abbé de l'abbaye cistercienne Notre-Dame de Timadeuc, près de Rohan.

  • Chemin vers Pâques (4)

    [19]

    L'interprétation patristique de la révélation de la création à l'image rejoint d'ailleurs ainsi l'expression sans doute la plus centrale du Mystère du salut chez les Pères, à savoir que "Dieu s'est fait homme afin que l'homme puisse devenir Dieu", selon l'intuition de saint Irénée, reprise et exploitée par la plupart des Pères grecs, et qui apparaît comme l'axe de toute la théologie orientale. Selon cette expression du mystère chrétien également, le Dessein de Dieu a pour but la divinisation de l'homme. En créant l'homme a son image, Dieu préparait déjà l' Incarnation qui seule permettrait la déification de l'homme. La création à l'image était une pierre d'attente pour le mystère du Christ qui est le mystère de l'incarnation de Dieu dans son icône vivante, mais le mystère du Christ Lui-même n'a été voulu qu'en vue de l'achèvement de l'homme dans la divinisation. 

    Ainsi l'image prédestine l'homme à la divinisation. Et la divinisation est conçue par les Pères d'une façon extrêmement [20] réaliste. Ceci apparaît en particulier dans leur refus d' entrer ici dans les voies de la pensée hellénique.

    Selon cette pensée, l'homme deviendra dieu pour  autant qu'il vivra à la manière des dieux ; mais une telle destinée est seulement la conséquence de la parenté naturelle qui existe entre lui et eux : l'homme est de race divine, du moins par la partie spirituelle de son être ; il n'y a pas de distinction radicale entre le mode d'être divin et le mode d'être humain, ni donc de véritable transcendance de Dieu par rapport au monde auquel l'homme appartient : cette distinction et cette transcendance n'ont été mises en lumière que grâce à la révélation du mystère de la création, inconnu en dehors de la Tradition judéo-chrétienne ; "devenir dieu" selon la pensée grecque n'a donc rien de paradoxal : cela ne dépasse pas ce que l'on pourrait appeler un changement de condition d'existence, cela est accessible à l'homme et ne dépend guère que de sa volonté.

    Il en va tout autrement chez les Pères. Pour eux, en effet, la distance entre le Créateur, le seul vrai Dieu, et le monde créé, auquel l'homme tout entier, corps et âme, appartient est infinie. Dans ce contexte, l'homme, laissé à ses propres forces, apparaît foncièrement incapable d'accéder à la divinisation. En réalité, le terme même de "divinisation" revêt une signification nouvelle et vraiment inouïe ; maintenant, il s'agit proprement d'un mystère que l'homme ne pourrait même pas soupçonner sans le secours de la Révélation. Un mystère : car l'homme, pure créature, n'est par nature qu'un être éphémère et corruptible, et il ne peut être divinisé qu'en accédant au mode d'être de Celui qui seul est l'Etre nécessaire et incorruptible. "Devenir Dieu", alors, ce n'est plus se hisser jusqu'à la compagnie et à la vision des dieux, c'est - et l'on entrevoit la refonte radicale de l'être créé que cela suppose - participer à l'Etre incréé, c'est devenir, par participation et par [21] grâce mais tout à fait réellement, le Dieu unique et trois fois Saint Lui-même."

                                                                             A suivre...

     

     

    Claude Richard - Il est notre Pâque - Cerf , 1980  

    Claude Richard a été abbé de l'abbaye cistercienne Notre-Dame de Timadeuc, près de Rohan.

  • Chemin vers Pâques (3)

    [17]

    Il est certain d'abord que, dans la pensée des Pères - et ceci depuis saint Irénée jusqu'à saint Bernard et au-delà - l'image divine est toujours considérée comme constitutive de l'homme, quelles que soient par ailleurs leurs divergences dans l'interprétation des textes bibliques ou dans la manière d'expliquer les différents aspects du mystère. Etre "à l'image de Dieu", c'est là, pour eux, que se situe le mystère même de l'être humain ; c'est là ce qui distingue foncièrement l'homme de tout autre créature et définit sa "nature" ou sa "vocation". Si bien que, pour un certain nombre d'entre eux, l'expression "à l'image" est devenue comme un nouveau nom de l'homme.

    Et, pour tous les Pères, selon le sens même de l'expression "à l'image de Dieu", la nature de l'homme se définit à l'intérieur d'une relation à Dieu, relation de dépendance, mais beaucoup plus encore relation d'orientation, de polarisation vers Dieu : l'homme est, par nature, un être ouvert sur Dieu, aimanté vers Dieu. Et certains Pères, comme Origène et saint Athanase, qui n'interprètent jamais le texte de la Genèse (cf. Gn 1,26-27) que par celui de l'épître aux Colossiens (cf. Col 1,15)  vont plus loin et pensent que l'expression "à l'image" indique la polarisation, inscrite dans la nature même de l'homme, vers Celui qui est l'Image parfaite et unique du Père, le Christ Dieu, le Fils unique, le Verbe ; de telle sorte que l'expression de la Genèse doit être comprise comme signifiant que l'homme est un être "vers (le Christ qui seul est) l'Image".

    L'homme est donc, par le plus profond de sa nature, relatif, ou mieux, ordonné, à Dieu ; car cette relation n'est pas statique mais dynamique : elle s'inscrit elle-même dans le mouvement qui va de l'état originel de l'homme à son achèvement.

    Certains Pères expriment le dynamisme de l'ordination de l'homme à Dieu au moyen de la distinction scripturaire entre l'image et la ressemblance : l'homme est créé " à l'image", mais il y a là seulement une potentialité d'assimilation à Dieu , et cela montre qu'il est fait pour cette assimilation, pour la "ressemblance". Le fait même d'être à l'image est donc pour lui un appel à la perfection de la ressemblance et l'engage dans le dynamisme d'une marche, d'un progrès vers une assimilation toujours plus totale à Dieu. Saint Irénée voit ce dynamisme inscrit dans l'histoire : le premier homme était "modelé" à l'image, mais c'est tout au long de l'histoire du salut que Dieu allait l'habituer à porter l'Esprit pour que, au terme, devenu vraiment "spirituel", il atteigne à la parfaite ressemblance . Pour les Pères orientaux, Clément, Origène, saint Grégoire de Nysse [19] surtout, ce dynamisme est celui du progrès spirituel de chaque chrétien, progrès spirituel qui consiste à passer de l'image à la ressemblance. Mais même chez ceux qui n'exploitent pas la distinction entre l'image et la ressemblance, l' "être à l'image" est essentiellement dynamique et tend à l'assimilation à Dieu. 

    Telle est donc la signification essentielle de la révélation de la création à l'image, clé du mystère de l'homme aux yeux des Pères : l'homme a été créé pour être assimilé à Dieu ; il est originellement dans un état de potentialité et ne s'accomplira lui-même que par la divinisation : il est fait pour devenir Dieu. Selon le mot de saint Grégoire de Nazianze : " L'homme est une créature qui a reçu l'ordre de devenir Dieu." (cf. st Grégoire de Nazianze, "In Laudem Baslii", or. 34,48 cité par P. Evdokimov, L'Orthodoxie, p.82) 

                                                             A suivre...

    Claude Richard - Il est notre Pâque - Cerf , 1980  

    Claude Richard a été abbé de l'abbaye cistercienne Notre-Dame de Timadeuc, près de Rohan.

  • Chemin vers Pâques (2)

    [15]

    Le salut est un don gratuit de Dieu ou il n'est pas, car l'homme n'a aucune possibilité de l'atteindre par lui-même.

    Qu'est-ce en effet que l'homme, et qu'est-ce donc son salut ?

    [16] Les deux questions vont ensemble : ce qui définit l'homme, c'est le salut auquel son Créateur l'a destiné. (...) L'expérience la plus intime en même temps que la plus universelle nous le [l'homme] montre en quête de ce qui lui permettra de satisfaire à ses aspirations, en recherche de l'état de plénitude, de sécurité et de bonheur dans lequel il pourra s'épanouir vraiment. L'homme ne veut pas seulement trouver sa place au soleil de l'existence, il veut être et vivre plus et mieux.

    Ce besoin profond et même constitutif de l'homme de s'accomplir lui-même, la Parole de Dieu nous enseigne qu'il ne pourra être satisfait que dans un au-delà de la vie présente; l'homme est en ce monde comme en gestation ; sa naissance à la vie véritable ne s'accomplira que dans sa mort-résurrection ; il ne sera vraiment adulte, il ne sera  achevé, et en ce sens il ne sera pleinement lui-même que dans le monde futur que nous attendons dans la foi.

    C'est cet achèvement, cet accomplissement total de l'homme dans la vie éternelle et bienheureuse, objet de promesses de Dieu, qu'évoque dans le langage chrétien le terme de salut ; il implique la pleine satisfaction de ses aspirations les plus profondes, l'épanouissement de tout son être, une sécurité et une paix qui sont pour lui les conditions nécessaires de la plénitude du bonheur.

    Or cet achèvement et ce bonheur, l'homme en ce monde, n'est même pas capable de les entrevoir : comment pourrait-il prétendre y atteindre ? Certes, il est fait pour cela. Exactement comme le bourgeon est fait pour devenir fruit mûr ; rien de plus conforme à sa constitution intime que de recevoir et d'assimiler les apports extérieurs nécessaires à sa maturation : pourtant tout [17] vient de Dieu : l'arbre qui le porte et la terre où il s'enracine, l'air, la pluie et le soleil qui permettent sa croissance, et finalement sa nature même, son "âme", sa vie, sont les effets de l'acte créateur libre et gratuit de Dieu. De même pour l'homme. C'est de Dieu qu'il a reçu l'être et la vie ; c'est de Lui qu'il devra recevoir tout ce qui lui sera nécessaire pour devenir pleinement lui-même et jouir du vrai bonheur. 

    Mais la gratuité des dons de Dieu qui conduiront l'homme à son accomplissement et à son vrai bonheur - à son salut - et qui constitueront cet accomplissement et ce bonheur n'apparaît en pleine lumière que dans la Révélation.  Elle seule nous apprend ce que les sciences et les philosophies humaines n'ont jamais été capables de définir : la "nature" profonde de l'homme, et la nature du salut auquel il est destiné par le Créateur.

    Aux yeux de la science et de la philosophie, dans sa constitution physiologique, psychologique, métaphysique, déjà, l'homme est une énigme. Mais aux yeux de la foi , dans sa "nature" profonde, dans sa "vocation", dans le salut auquel il a été destiné par l'appel créateur de Dieu, l'homme est proprement un mystère.

    Et l'essentiel du mystère de l'homme est exprimé dans le mot du Livre de la Genèse et orchestré par toute la Tradition chrétienne : il a été créé " à l'image de Dieu ". Ce mot nous dévoile le paradoxe de l'homme, sa grandeur et sa misère : il est fait pour être divinisé dans son être et dans sa vie, il est appelé à participer à la nature et à la vie mêmes de Dieu, mais il n'est que pure créature, et comme tel foncièrement incapable d'accomplir une telle destinée.

    Le mystère de l'homme créé à l'image de Dieu est une des grandes richesses de la Révélation et de la Tradition chrétienne : richesse exploitée surtout à l'époque patristique mais qui s'enracine dans l'écriture et qui a été remise en honneur par les renouveaux biblique et patristique. On se bornera ici à relever les quelques données qui touchent de près notre sujet.

                                                               A suivre.

     

    Claude Richard - Il est notre Pâque - Cerf , 1980  

    Claude Richard a été abbé de l'abbaye cistercienne Notre-Dame de Timadeuc, près de Rohan.

  • Chemin vers Pâques (1)

    [14]

    L'homme est incapable de se sauver par ses propres forces : c'est peut-être la vérité la plus importante que nous enseigne sur l'homme la Révélation chrétienne. Rien de tel, certes, pour se convaincre de cette nécessité que de faire l'expérience douloureuse de sa propre faiblesse, faiblesse physique devant la maladie et aux approches de la mort, faiblesse psychique sous le poids de la dépression ou de l'obsession, faiblesse morale ou spirituelle en face de la violence de la tentation et du péché (cf Rm 7,18-19) ; sans parler de l'expérience non moins douloureuse du désarroi et de l'angoisse qui étreignent tant d'hommes autour de nous.

    Rien de tel : mais à condition que cette expérience soit éclairée par la foi ; elle ne ferait, autrement, que nous enfoncer dans les ténèbres du fatalisme et du désespoir.

    Or la lumière de la foi nous enseigne que l'incapacité de l'homme par rapport au salut est double ; mais elle révèlera aussi qu'aux deux aspects, aux deux dimensions de cette incapacité , répondront et remédieront les deux aspects, les deux dimensions du salut auquel Dieu l'appelle.

    L'incapacité de l'homme par rapport au salut tient en premier lieu à sa "nature" profonde, ou si l'on veut à sa [15] vocation : l'homme n'est qu'une créature, et pourtant, par nature et par vocation, il est fait pour être divinisé, il est appelé à devenir Dieu. S'il en est bien ainsi - et c'est ce qu'il faudra montrer d'abord - il est bien évident qu'il ne peut pas par lui-même atteindre ce pour quoi il est fait, ce à quoi il est appelé. Seul, assurément, Dieu peut diviniser un être qui n'est pas Dieu par nature. 

    L'incapacité de l'homme par rapport au salut vient en second lieu de la "condition" dans laquelle il se trouve en ce monde : l'homme est dans une condition consécutive au péché, une condition d'opacité voire de refus par rapport à Dieu, et qui l'entraîne irrésistiblement vers la mort et la perdition. De l'esclavage du péché - dont il nous faudra ensuite mesurer la violence - seul Dieu peut, gratuitement, libérer un être qui n'est enclin, de lui même, qu'à s'enfoncer toujours davantage dans sa propre déchéance. 

    Que l'on considère donc le salut selon sa face de divinisation ou selon sa face de sauvetage du péché et de la mort, il ne peut jamais être que l'oeuvre de Dieu, le don absolument gratuit de Dieu. 

    Et, d'un côté comme de l'autre, l'homme apparaît comme un être fait, certes pour le salut, c'est-à-dire pour la vie, la liberté, le bonheur, et finalement la divinisation, mais radicalement incapable d'y atteindre par lui-même. 

    Dieu l'a créé ainsi. Dieu, en le créant, par son acte créateur même, l'appelait au salut, le sachant pourtant absolument impuissant à "faire son salut" par lui-même. C'était faire de l'homme un "être à sauver" (Cf. Saint Irénée - Adv.haer.,III,22,3) ; c'était même d'avance - car Dieu ne peut renier sa sagesse ni son amour - s'engager à faire Lui-même les frais du salut de l'homme, et à le lui offrir gratuitement. 

    Claude Richard - Il est notre Pâque - Cerf , 1980  

    Claude Richard a été abbé de l'abbaye cistercienne Notre-Dame de Timadeuc, près de Rohan.